Écouter pour enseigner : leçon de Fatalité

Écouter pour enseigner : leçon de Fatalité

 

Depuis plus de trente ans, j’enseigne dans le département du 93. Avec l’expérience, on se rend compte que le respect sincère des élèves est primordial. Il ne se décrète pas, il se construit au fil des interactions et il repose sur une attention réelle à ce que les élèves disent et font. Le respect non simulé : un pilier de l’enseignement.

Certaines chansons ont marqué ma jeunesse et continuent de résonner dans mon rapport à l’enseignement. Dans « Fatalité », Trust décrit des situations qui semblent toujours d’actualité : « Les gosses de ma zone sont un peu paumés ; Quand ils partent de chez eux, pas tellement heureux ; Reste le vol à la tire, pas facile d’en sortir ; Livrés à eux-mêmes pendant que d’autres se plaignent ; Dans ce grand merdier, tu as dix ans, on t’a jugé ; Il faut se débrouiller, les coups, il faut les parer». Quarante ans plus tard, cette observation reste pertinente : la jeunesse reste confrontée à de nombreuses difficultés, et le système scolaire doit être attentif à ces réalités.

La chanson égrène différents aspects de cette dureté de la vie : « Il faut se débrouiller, les coups, il faut les parer » ou encore « A trente ans tu penses plus, ton cerveau est rongé ». Ces phrases ne sont pas simplement poétiques, elles décrivent des trajectoires que certains élèves commencent à vivre dès l’enfance. La mention des enfants de dix ans rappelle que la vulnérabilité commence très tôt, et qu’il ne faut jamais banaliser ni excuser les difficultés par le seul facteur de l’âge.

Le passage « Sûr vous allez les plaindre, sûr, vous allez pleurer ; Vous penserez « quel dommage d’en être là à leur âge » ; Ayez la politesse de les écouter, vous êtes assis au chaud devant la fatalité  » est, à mon sens, le cœur du message. Il rappelle que prêter attention aux jeunes n’est pas une option, mais une nécessité pour comprendre leur vécu et ajuster son enseignement. Écouter ne signifie pas tout accepter, mais reconnaître l’existence d’un monde différent du notre, d’un contexte social et familial souvent difficile à appréhender.

La chanson met en lumière un constat que je fais chaque jour dans ma classe : la fatale répétition des mêmes problèmes sociaux. Elle ne propose pas de solution miracle, mais elle pose la question de notre responsabilité en tant qu’adultes, enseignants ou citoyens. Elle oblige à regarder les élèves comme des individus confrontés à des contraintes réelles, et non comme des abstractions ou des statistiques scolaires.

Trente ans dans le 93 m’ont appris une chose simple : écouter les élèves, vraiment écouter, est la base de tout travail avec eux.  Et pour preuve, dans le lycée où j’enseigne, j’ai créé il y a plus de dix ans un magasin pédagogique qui fonctionne toujours. Plusieurs enseignants motivés et investis font fonctionner ce Brassens Shop qui met entre les mains des élèves de véritables euros et des dizaines de produits. Comme le dit Trust, « Ayez la politesse de les écouter ». Rien n’a changé depuis quarante ans. La jeunesse fait face aux mêmes difficultés, et mon rôle reste le même, simple et concret : leur offrir un cadre, les comprendre et les accompagner sans illusion ni excès de morale.

Jérôme Ammouial

Quelques liens :

Une présentation du Brassens Shop

La chanson sur YouTube